Un écran sans monde - 2eme prix du jury

Nouvelle écrite par Anne SPRINGER, 2eme prix du jury du concours les castagnades de l'imaginaire

L'Antre des Auteurs Ardéchois
7 min ⋅ 25/11/2025

Un écran sans monde
Anne SPRINGER
2eme prix du jury du concours les castagnades de l'imaginaire

—  Tu sais, parfois… j’ai envie de poser la main sur un écran.
Iris s’arrêta net.
—  Tu n’as pas le droit de dire ça  !
Je dévisageai mon amie, ses yeux brillants, ses poings soudainement crispés. Je haussai les épaules.
—  Ce serait tellement plus simple. Plus de pollution, plus de famine, plus de survie. Je n’en peux plus, de tout ça…
Je balayai l’air d’un geste las. Tout me pesait : la grisaille des rues, la tristesse des visages, le vide de mon existence.
—  Une vie réelle, c’est toujours mieux qu’un paradis artificiel. Tu sais ce que ça implique, de toucher un écran. Tu as perdu ta mère à cause de ça  !
Je baissai les yeux.
—  Je ne suis pas orpheline. Je peux lui parler dès que j’en ai envie.
—  Tu ne peux plus la serrer dans tes bras. Elle n’est peut-être pas morte, mais ça revient au même.
Les yeux d’Iris lancèrent des éclairs.
—  Si tu fais cela, je ne viendrai pas te parler, Charlie. Jamais.
—  Je n’ai rien décidé. J’y pense seulement de temps en temps…
—  Ce n’est pas un sujet de plaisanterie.
Elle se leva et sortit en claquant la porte.

Dans la rue, j’enfilai rapidement mon masque avant de me mettre à tousser. Pas un rayon de soleil ne perçait le brouillard, pas un seul pépiement d’oiseau ne troublait le silence. Les immeubles, ternes et à moitié abandonnés, s’étendaient à perte de vue. Sur le trottoir, à intervalles réguliers, se trouvaient des écrans. D’une vingtaine de centimètres de long, noirs, avec un seul logo en leur centre : celui de la PHF, la Protection de l’Humanité pour le Futur. Sauvez la planète, proclamaient les slogans, touchez un écran  ! C’était peut-être cela, la solution, pour échapper à toute cette misère. Qu’importaient les études que je pouvais faire ou le travail que j’allais trouver, alors que je vivais sur une planète sur le point de mourir  ?

La dématérialisation, c’est la clé  ! scanda l’écran sur mon passage. Le processus était simple : il suffisait d’apposer la main sur l’écran. Après une triple vérification, les paramètres de l’individu étaient transférés dans le Cloud, à l’abri de gigantesques serveurs. L’enveloppe corporelle de la personne était ensuite éliminée dans un incinérateur. Ce n’était pas la mort, pas vraiment. C’était la survie de l’espèce, à un niveau digital.

Je posai ma main sur l’écran. Il s’alluma aussitôt.

Souhaitez-vous :
> être dématérialisé(e)  ?
> parler à un proche  ?

L’habituel frisson me parcourut l’échine, mais je choisis, comme toujours, la seconde option. Le système me mit automatiquement en liaison avec ma mère.
—  Bonjour, ma chérie. Cela fait longtemps que tu es partie… Tu me manques.
—  Maman, je… je sais que je n’arrête pas de te le demander, mais… es-tu heureuse  ?
Un temps de latence.
—  Tu sais comment c’est, ici. Il n’y a que du plaisir, sans les contraintes du corps. Je ne regrette rien.
Les transférés passaient leur temps à créer des distractions numériques : jeux vidéo, films, livres électroniques. Je serrai les poings. J’avais envie de crier, de secouer l’écran. Comment as-tu pu m’abandonner  ?
—  Je ne t’ai pas abandonnée, Charlie. C’est toi qui l’as fait. Quand tu seras prête, tu viendras me rejoindre…
Je baissai les yeux. C’était l’espoir de tous les transférés : que l’humanité entière soit stockée sous forme de bits, dans des serveurs gérés par des robots et des IA. La planète, privée d’hommes, renaîtrait et redeviendrait verte. Et la conscience humaine serait sauvegardée pour toujours.
—  Je vais y réfléchir, maman…
Elle me manquait atrocement. Mais je n’étais pas prête.

Iris m’attrapa soudainement la main et rompit le contact.
—  Qu’est-ce que tu fais  ?
Je sursautai.
—  Rien… Je parlais à ma mère.
—  Viens. Je dois te montrer quelque chose.
Elle me ramena chez elle en marchant à petits pas rapides.
—  Je veux être sûre que tu ne feras pas de bêtise. Je vais te présenter à ma mère.

Impossible. La mère d’Iris était morte  ! Je ne l’avais jamais vue, et cela faisait plus de deux ans que nous étions amies…
Elle me fit entrer dans une chambre où je n’étais jamais allée. La mère d’Iris, étendue sur le lit, avait le corps malingre et les yeux clos. Un cathéter pendait d’un de ses bras. Elle avait les mêmes cheveux noirs et bouclés que sa fille.
—  Elle est… malade  ?
Iris serra les poings.
—  Non. Elle a été transférée. Mais le transfert a échoué.
Je restai sans voix. Je n’avais jamais entendu parler de ça. Elle ricana.
—  La PHF ne s’en vante pas, bien sûr. Il y a eu une panne de courant, et le contact a été rompu. Une partie de son esprit a été intégrée au Cloud, et l’autre…
Elle désigna sa mère d’un geste résigné.
—  Elle est consciente  ?
—  Pas vraiment. Elle est à la fois là-bas, et ici. Je ne peux plus lui parler, que ce soit dans la réalité, ou via un écran.
La mère d’Iris gigota et un peu de bave coula le long de son menton. Soudain, des mots mâchés, informes, s’échappèrent de sa bouche : elle essayait de parler. Une larme coula sur la joue de mon amie, qui essuya tendrement le visage de sa mère.
—  Même si je me transférais, je ne la retrouverais pas. Je suis bloquée…
—  Tu as demandé conseil à la PHF  ? Ils peuvent sans doute relancer le transfert  ?
—  Ils m’ont assuré que le bug était irréversible.
Je me mordis les lèvres, hésitai un instant.
—  J’ai entendu parler de quelqu’un… Une femme qui aurait réussi à pirater les systèmes, un jour…
—  Malika  ? J’en ai entendu parler aussi. C’est une légende urbaine, dans la rue.
—  Elle aurait réussi à réintégrer un esprit humain dans un corps.
Iris secoua la tête.
—  Pas celui d’origine, si on en croit les rumeurs. C’est une légende, une sorte de mythe à la Frankenstein… Je n’y crois pas vraiment. Et puis, même si c’était vrai, ce serait bizarre… tu imagines, un esprit qui intégrerait un corps qui n’est pas le sien  ?
—  Je suis sûre qu’il y a une part de vérité dans cette histoire. En tout cas, si quelqu’un peut t’aider, c’est elle.
Une pause. Je souris à mon amie.
—  En plus, je sais comment la contacter…

Malika avait les yeux bleus, des cheveux roses très courts et de nombreux tatouages. Elle se revendiquait orpheline depuis que sa famille s’était fait dématérialiser, et luttait avec force contre les activités de la PHF. Pirate informatique, elle œuvrait dans l’ombre du gouvernement, qui ne voyait pas ses activités d’un bon œil. À peine arrivée dans la chambre, elle vérifia rapidement les constantes vitales de la mère d’Iris, puis elle s’installa à côté du lit et sortit du matériel de son sac à dos : un écran, un ordinateur portable, de nombreux câbles.
—  Depuis combien de temps est-elle dans cet état  ? Deux ans  ? C’est long… Je peux tenter quelque chose, mais ce sera risqué.
—  Est-ce que tu peux réintégrer son esprit dans son corps  ?
La question m’avait brûlé les lèvres. Malika me jeta un regard indéfinissable.
—  Il sera sans doute plus facile de transférer le reste de sa conscience dans le Cloud. L’esprit, contrairement au corps, ne se détériore pas…
Elle posa sa main sur celle d’Iris.
—  C’est une manipulation dangereuse. Je peux réussir, mais je peux aussi la perdre complètement, dans la réalité comme dans le Cloud. Et tu devras, toi aussi, toucher l’écran.
Mon amie se figea. Je savais qu’elle luttait contre ses peurs. La PHF, expliqua Malika, utilisait l’ADN pour mettre en relation les personnes de la même famille. Le lien génétique avec Iris était indispensable pour relier le corps de sa mère avec le reste de sa conscience.

Malika relia l’écran à un générateur portable, brancha une dérivation pour son ordinateur, y entra des instructions incompréhensibles.
—  C’est le moment. Posez vos deux mains sur l’écran… et ne les enlevez surtout pas.
Iris saisit délicatement la main de sa mère et l’apposa sur la surface noire en même temps que la sienne. Des messages d’erreur apparurent aussitôt.
—  Le système détecte une erreur, car le code génétique de ta mère est déjà connu dans la base. Je vais devoir contourner la sécurité…
Elle pianota. Les erreurs disparurent. L’écran posa la question traditionnelle.

Souhaitez-vous :
> être dématérialisé(e)  ?
> parler à un proche  ?


—  J’ai établi la connexion, indiqua Malika. Il faut demander le transfert.
Je l’interrompis.
—  Et Iris  ? Sera-t-elle aussi transférée  ?
—  Je ne pense pas. Le système va prioriser le transfert inachevé, et j’arrêterai le programme avant qu’il ne transfère Iris…
—  Je suis prête, intervint mon amie. Allons-y.
Elle appuya résolument sur le bouton de dématérialisation. J’avais le pouls qui battait bien trop vite. L’écran chargea, puis une barre de progression s’afficha. Le compteur indiquait déjà 56 %.
—  C’est bon signe, expliqua Malika. Il a retrouvé la précédente sauvegarde…
80 %… 90 %… le transfert se poursuivait. Je transpirais à grosses gouttes. Malika parlait toute seule. Il ne faut pas que je loupe le moment… ça va se jouer à une seconde…
93 %… 98 %… j’avais les yeux rivés sur le compteur.
Au moment précis où elle atteignit les 100 %, Malika lança un script. Le bras de la mère d’Iris, inerte, retomba sur le lit. Le transfert était terminé : elle avait cessé de respirer.
—  Arrête le transfert  ! Maintenant  !
—  J’essaie…
Malika était couverte de sueur et ses doigts tremblaient. L’écran vacilla, se figea pendant une micro-seconde… puis se relança, et une nouvelle barre de progression apparut. 1 %… 5 %…
Je restai figée, horrifiée et incapable de détourner les yeux de mon amie. Malika lui attrapa le bras de force pour maintenir sa main sur l’écran.
—  Ne lâche pas  ! Sinon, tu finiras comme ta mère  !
—  Mais… mais… je ne veux pas être transférée…
—  Je vais le stopper. Laisse-moi réfléchir…
Elle saisit rapidement de nouvelles instructions. Je pris la main de mon amie et la serrai fort dans la mienne.
—  Tu as réussi, Iris. Tu l’as sauvée…
De chaudes larmes coulaient sur les joues d’Iris. Ses jambes tremblaient.
— … je n’y arrive pas, souffla Malika.
50 %… 80 %. Les machines tournaient à pleine allure. Je commençais à paniquer.
—  Ne t’inquiète pas. Elle va réussir. Et tu pourras reparler à ta mère…
Iris se tourna vers moi. Son regard paraissait lointain, comme si elle était déjà partie. 90 %.
—  Est-ce que tu me pardonneras d’être partie  ?
Je la pris dans mes bras.
—  Iris  ! cria Malika. 100 %  !
Iris s’effondra à terre. Le silence revint dans la pièce. Je regardai Malika, atterrée.
—  Ce n’est pas fini, n’est-ce pas  ? Tu vas pouvoir la faire revenir… Son corps est encore utilisable… tu peux inverser le transfert  !
La fille aux cheveux roses secoua la tête.
—  Ce n’est pas comme il y a deux ans… Les nouveaux codes sont inviolables. Je ne peux pas.
—  Et si je trouve un autre corps, comme tu l’as fait pour moi  ?
—  Impossible. Il me faudrait des années pour hacker ce programme… D’ici là, elle n’aura sans doute plus envie de revenir. Je suis désolée…
Mon impuissance me submergea. J’étais en rage contre le système, les codes informatiques inviolables, la PHF et ma mère, qui se complaisait dans le Cloud. Je m’effondrai devant le corps de mon amie, le visage couvert de larmes. Lors de mon propre transfert, j’avais eu l’impression de mourir. L’idée qu’Iris était en train de vivre la même chose m’était insupportable.
Malika vint me consoler.
—  Je sais à quoi tu penses, me dit-elle gentiment. Mais ça ne sera peut-être pas pareil pour elle.

Peu après le transfert de ma mère, j’avais craqué et décidé de la rejoindre. J’étais seule, triste et j’avais perdu tout espoir. J’avais regretté instantanément ma décision. Dès mon intégration dans le Cloud, j’avais été submergée par une impression d’enfermement constante. Mon esprit, toujours actif, était incapable de prendre du repos. J’avais perdu toutes mes sensations corporelles et j’étais dévorée par des envies fantômes de nourriture ou de contact humain. Jusqu’à avoir envie de me faire mal, juste pour sentir quelque chose, tout en étant incapable de le faire…

Malika m’avait sortie de cette prison. Elle m’avait fait renaître, dans un corps qui n’était pas le mien, mais celui d’une junkie décédée d’une overdose.

—  C’est l’enfer, là-bas, dis-je finalement.

L’enfer ne venait-il pas de se transférer sur Terre  ? Iris était partie. J’allais être seule, comme avant. Seule pour trouver ma nourriture ou pour me défendre contre les attaques de rue. Seule le soir, lorsque l’obscurité s’emparait de mon âme. La tentation de la rejoindre était forte.
La voix de mon amie résonna dans ma tête. Une vie réelle, c’est toujours mieux qu’un paradis artificiel. Elle avait raison. J’avais déjà choisi la réalité une fois. Je pouvais le refaire.
Malika me sourit tristement.
—  Elles aimeront sûrement le Cloud. Rares sont ceux qui ne s’y adaptent pas… Tu es une exception, Charlie. Une survivante.
Je soupirai.
—  Quel espoir reste-t-il pour nous, sur cette planète morte  ?
—  Je l’ignore, répondit Malika, mais nous avons une chose inestimable : nous sommes vivantes.
Elle posa la main sur ma poitrine pour sentir les battements de mon cœur. Je fermai les yeux, inspirai à fond, posai ma main sur la sienne. Nous nous éloignâmes, main dans la main.
Ensemble dans un monde en miettes, à la recherche d’une lueur d’espoir pour renaître.

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