New Life - 3eme prix du jury

Nouvelle écrite par Lucille MATTON, 3eme prix du jury du concours les castagnades de l'imaginaire

L'Antre des Auteurs Ardéchois
8 min ⋅ 25/11/2025

New Life
Lucille MATTON
3eme prix du jury du concours les castagnades de l'imaginaire

Bordeaux. 2053

Je m’appelle Lola. J’ai 35 ans. Je viens de dire au revoir à un frère dont je n’aurai plus aucun souvenir. On ne revient pas en arrière. Lorsqu’on franchit les portes de New Life, on en ressort transformé.
Je travaille dans ce laboratoire depuis dix ans. J’ai rencontré des centaines de gens. Des vieux, des jeunes. Des tristes, des amers. Des femmes, des hommes. Certains sont passés comme des courants d’air. D’autres ont déposé leur empreinte sur moi.

Jenny. 48 ans

Tu as été ma première cliente. Tu es entrée d’un pas déterminé. Jolie femme. Cheveux courts. Yeux noisettes. Des rides au coin des yeux. Tu as écrit sur ton formulaire que tu voulais oublier ton ex-mari. Tu as ajouté « ce salaud » à côté de son nom. Pendant dix ans, tu as tout essayé. Séances chez le psy qui te coûtaient les yeux de la tête. Méditation tous les lundis soirs. Nouveau boulot à grandes responsabilités qui te faisait rentrer à 21h chez toi. Tu as essayé des drogues douces. Des boissons fortes. Des drogues dures. Tu as déménagé dans une autre ville, une autre région. Le souvenir est un serpent silencieux. Il se cache, se fait discret et resurgit au moment où on ne s’y attend pas. Il t’étouffait. Un jour, tu as réussi à économiser assez d’argent pour franchir notre porte. Tu as coupé tes cheveux, tu as bu un verre de vin blanc et tu t’es assise face à moi. J’ai procédé à ton inscription. J’ai vérifié tous tes bilans de santé et j’ai approuvé ton dossier. Cinq jours plus tard, New Life a fait de toi une nouvelle personne. Nous nous occupons de tout. Nous avons détruit toutes les preuves de l’existence de cet homme dans ta vie. Numéro de téléphone, e-mails, photos, papiers administratifs. Tout est passé au peigne fin, afin de ne rien laisser au hasard. Nos équipes sont méticuleuses. J’ai enclenché le processus de destruction des souvenirs lorsque tu étais endormie sur la table d’opération. Cela a duré presque 4h. Lorsque tu t’es réveillé, tu étais seule. Une boîte avec tes effets personnels à tes côtés. Nouvelle adresse. Nouveau départ. Je ne revois jamais les clients après leur réveil. Je suis l’avant. L’après ne m’appartient plus.

Nina. 21 ans

À 16 ans, tu es tombée enceinte d’un petit garçon. Tu l’as prénommé Néo. Le courageux papa s’est barré dès qu’il l’a su. Tu t’es retrouvée seule avec ce petit être en toi. Tu savais, avant même qu’il naisse, que tu ne pourrais pas le garder. Tu n’avais rien. Pas d’argent. Une famille absente depuis longtemps. Un foyer pour maison. Des études que tu peinais à terminer. Et, surtout, tu n’étais pas prête à devenir maman. Tu l’as abandonné devant l’hôpital le plus proche. Tu as pleuré toutes les larmes de ton corps. Pour lui, tu as enchaîné les petits boulots. Pour lui, tu as passé un CAP de cuisine. Pour lui, tu vis dans un minuscule appartement et tu économises le moindre centime. Tu fais toutes les heures supplémentaires possibles. Lorsque tu as poussé la porte de New Life, tu étais comme un petit oiseau qui ne savait pas voler. Tu t’excusais d’être là, d’exister. Tu avais peur d’être, une fois de plus, jugée et incomprise. Ici, nous comprenons. Nous ne jugeons jamais. Chacun a ses raisons de vouloir oublier. Et toi, tu veux l’oublier pour vivre. Sinon tu ne ferais que survivre. Tu as douté. Tu as vécu 5 ans en ne pensant qu’à ton fils. Tu n’as avancé que pour lui. Et là, tu t’apprêtes à dépenser tout ton argent pour effacer cette grossesse. Effacer l’accouchement, au foyer, aidée d’une amie. Effacer la petite main que tu as serrée si fort lorsque tu l’as laissé, seul. Avant de venir, tu as voulu en finir. Je t’ai rendue ta vie. J’espère que tu en feras quelque chose de beau.

Paul. 74 ans

Tu ressembles à un acteur américain. Bien bâti. Mâchoire carrée. Tu as de l’allure. Tu me racontes ta femme, tes enfants et petits enfants. Tu as l’air heureux. Une jolie vie. Je ne comprends pas ce que tu cherches ici mais je perçois une ombre dans ton sourire. – Je suis malade. – La phrase sonne comme un couperet. Je comprends que ce n’est pas le genre de maladie dont on peut guérir. J’ai presque envie de te dire qu’on n’est pas un hôpital. Que je ne pourrais guérir un cancer ou une quelconque maladie incurable. J’attends la suite. Il y a forcément une suite. Tu avais 29 ans. Ta femme venait d’accoucher de jumeaux 3 mois avant. Les nuits étaient courtes. Vous aviez déjà deux autres enfants. 5 ans et 3 ans. Deux garçons. Vous vouliez une fille. Surtout ta femme. Elle rêvait d’une petite fille. Tu as cédé, un peu pour toi, beaucoup pour elle. L’annonce de jumeaux a été un choc. L’annonce du sexe également. Deux petits garçons de plus ! La suite est passée à toute vitesse. Préparation de leur arrivée. Accouchement difficile. Journées et nuits qui s’enchaînent. Tu travaillais dans un grand hôpital lyonnais, aide soignant. Ce jour là, tu rentrais chez toi. 21h. Cette route tu la connaissais si bien. Ton corps était en pilote automatique. Tu ne l’as pas vue. Sur le bord de la route, elle aussi rentrait chez elle. En vélo. Tu l’as laissée mourir sur la chaussée. Seule. Tu as pensé à ta femme. Tes garçons. Tu es parti. Tu n’as jamais rien dit. Sauf à moi, aujourd’hui. Je connais ton lourd secret. Tu as cherché qui elle était. Jamila. 13 ans. Entraînements d’athlétisme tous les lundis soirs. Sa passion. Morte sur le coup. Tu as vécu avec elle toute ta vie. Tu veux mourir sans elle. Je vais faire ce qu’il faut. Tu oublieras Jamila. Ses boucles brunes tachées de sang. Tu oublieras l’accident. Moi non.

Nour. 41 ans

Je crois que tu as été la plus triste des femmes qui a poussé la porte de New Life. Tu m’as regardé et tu m’as dit qu’on ne devrait pas survivre à son enfant. D’une voix calme. Tu voulais oublier comment ta fille était morte. Tu ne voulais surtout pas l’oublier, elle. Ta vie. Ta fille chérie. Tu m’as demandé si c’était possible. Rien n’est impossible ici. On peut sélectionner chaque souvenir, très précisément, l’isoler et le supprimer. Tu pouvais donc garder le précieux souvenir de ton enfant et sa mort mais tu ne te rappellerais plus jamais comment elle avait perdu la vie. Je regarde le formulaire. Je lis son prénom. Jamila. Je garde mon calme. À l’intérieur, je suffoque. Ce n’est pas une coïncidence. J’ai tellement envie de te crier que je sais ce qu’il s’est passé. Que je connais le nom de l’homme qui a tué ta fille. Tu me racontes l’appel des pompiers. – Votre fille a été retrouvée morte sur le bord de la route. Un chauffard probablement. Elle n’a pas souffert – Des mots totalement surréalistes. Tu me racontes le déchirement et l’incompréhension. Comment une personne, quelle qu’elle soit, peut, délibérément, abandonner une jeune fille de 13 ans sur le bord de la route ? Tu aurais voulu que quelqu’un paye. Et moi, j’ai fait en sorte que cette personne puisse mourir l’esprit tranquille. Une part de moi a toujours su qu’en acceptant ce travail et la très conséquente rémunération qui allait avec, je m’engageais dans une sorte d’escroquerie consentie. La crasse sous les sourires et la blancheur immaculée. Je l’ai choisi. J’assume. Sur ma table blanche, tu es étendue. Jamila, tu n’es plus là mais tu n’es pas morte comme un animal blessé. Tu n’as pas pris ce vélo. Tu n’as pas été percutée par un père de famille.

Jenny. 56 ans

Tes traits sont tellement tirés que je ne sais pas si tu souris ou si tu fais une grimace ! Il s’est passé huit ans depuis la dernière fois que je t’ai vue. Que t’est-il arrivé ? Évidemment, tu ne me reconnais pas. C’est le deal. J’efface toujours notre rencontre à New Life. Chacun repart vide de sa démarche. Il ne sait plus qu’il a un jour franchit la limite de notre institution. Pour toi, c’est la première fois que tu viens. La première fois que tu es face à moi. C’est étrange. Tu parles vite. Tu parles fort. Je comprends que tu es seule. Que tu as rencontré des hommes. Beaucoup d’hommes. Que tu as essayé de leur plaire. Tu t’es sentie vite vieille. Tu voudrais arrêter le temps. Ça, je ne sais pas le faire ! Et puis, tu me dis que ton chien, qui vivait avec toi depuis 13 ans, est mort il y a un mois à peine. Il est le seul qui ne t’a jamais trahi. Le seul être qui a été fidèle. Tu pleures ton chien disparu. Tu pleures ta vie sans amour. Lorsque j’ai eu ton dossier dans les mains, je ne savais pas s’il serait validé. Il m’aura fallu huit ans à leur service pour comprendre qu’on valide tous les dossiers. Peu importe le pourquoi. Peu importe l’histoire. Seul l’argent compte. Seule la signature à la fin du contrat compte. Celui qui stipule que New Life décline toute responsabilité en cas de problème. C’est ce qu’il m’a expliqué hier lorsque je lui ai demandé où en était le dossier de Mme Moreau. – Ils peuvent venir oublier leur chien, leur mari, leur gosse ou leur console de jeux, je m’en fous ! – Pendant que j’efface les souvenirs de Lucky, je ne peux m’empêcher de serrer les dents. Suis-je cette personne ? Suis-je comme eux ? Aurais-je fait les mêmes choix ?

Lucie. 73 ans

Elle me toise d’un drôle d’air et sort un téléphone de sa poche. Elle cherche une vidéo. La projette sur mon bureau. Un homme âgé entre chez New Life.- C’est mon mari, me dit-elle. Je l’ai suivi. Depuis qu’il a mis les pieds chez vous, il a complètement déraillé ! Il a commencé à parler dans son sommeil. Il dort de plus en plus mal. Ça, plus sa maladie, ça va l’achever encore plus vite. Il a un cancer du pancréas vous savez ? Il ne lui reste que quelques mois à vivre. Je ne sais pas pourquoi il est venu, mais vous allez réparer ce que vous avez fait ! – Le ton monte. Ce n’est pas la première fois ! Les gens peuvent hurler, peuvent nous menacer, cela ne changera rien. Les erreurs peuvent arriver mais nous sommes protégés. – Je vais vous faire écouter ce qu’il raconte toutes les nuits. Je l’ai enregistré avant de venir vous voir. – Elle appuie sur le bouton play de l’enregistrement. Au départ, des sortes de râles se font entendre. Puis, des mots incompréhensibles. Au milieu de bruits parasites, une phrase claire répétée une dizaine de fois. – Jamila, Jamila, je suis désolé, tu es morte et je vais bientôt te rejoindre. – Paul. Je suis tellement contente ! Je voudrais danser et courir sans m’arrêter. Paul n’a pas oublié. Je n’étais vraiment pas sûre que cela fonctionnerait. J’ai pris un risque. Un risque mesuré. Personne n’en saura rien. Ce genre d’affaires se règle en interne. On propose une compensation financière en général. L’argent achète tout ! On ne regardera pas ce que j’ai fait. J’ai tout effacé. Les souvenirs de l’accident, le visage de Jamila, la lettre d’aveux que tu avais caché sous le lit. Mais j’ai laissé une infime partie. Située à l’arrière du cerveau, cette minuscule partie renferme les souvenirs des songes. Elle ne doit pas être négligée lorsqu’on procède au processus d’oubli. Je ne l’ai pas effacée. Je sais qu’on ne doit pas juger mais je reste un être humain après tout ! Je regarde Lucie et inscrit un montant démesuré sur un morceau de papier. Elle prend son temps. Dans sa tête ça se bouscule mais je sais que son choix est fait. Elle sera seule dans peu de temps. Elle est sur le déclin, elle aussi. Cet argent pourrait lui garantir une belle fin de vie. Après ce jour, je n’ai plus entendu parler ni de Lucie ni de Paul. L’affaire est close.

Jenny. 58 ans

C’est la cinquième fois que je te vois. Tu n’as plus rien à voir avec la jolie femme que tu étais il y a dix ans. Les opérations d’oublis ont terni ton regard. Tout est vide. Ton ex-mari, ton chien, la femme de ton amant et ton permis de conduire raté 7 fois d’affilée. Ces souvenirs là sont à jamais effacés. Je me sens comme une amie à qui tu as confié tes secrets. Je suis la seule à les connaître désormais. Tu m’expliques que tu vois une psychologue depuis 3 mois et qu’elle est vraiment géniale. Qu’elle a ouvert les portes du passé et qu’elle a fait resurgir des événements douloureux qui t’étaient arrivés lorsque tu n’étais qu’une enfant. Tu as refoulé cette période. Si bien qu’à 20 ans tu ne t’en rappelais plus. Tout est revenu chez la psychologue. Tu en trembles encore. Et malgré ses avertissements tu souhaites effacer ce harcèlement que tu as subi. Elle pense qu’oublier cette partie-là de ta vie nuira à ton avenir, comme cela a été le cas pendant toutes ces années. Elle a tort. Si tu peux avancer grâce à New Life, tu le feras. Tu ignores simplement que cela fait déjà 4 fois que tu penses que New Life va te sauver !

Je n’ai pas suivi le protocole. Après l’opération, je t’ai suivie. J’ai senti que quelque chose n’allait pas. Tu avais l’air absent. Tu t’es dirigé vers une pharmacie. J’ai pensé que tu avais mal à la tête et que tu allais récupérer les analgésiques prescrits par mes soins. Tu es rentrée chez toi. J’étais rassurée. Le lendemain matin, une enveloppe sans aucune inscription était déposée sur mon bureau. Probablement mise directement dans la boîte aux lettres. Cela arrivait parfois. Sur la lettre, deux mots. ADIEU LOLA. J’ai su immédiatement que c’était toi. Certains souvenirs ne semblent pas s’être effacés. Tu n’habitais pas très loin de l’établissement de soins. J’ai essayé de te téléphoner. Rien. Alors j’ai couru jusque chez toi. J’ai surpris une voisine en train de pleurer sur ton palier. Elle m’a raconté comment elle avait découvert ton corps sans vie en entrant pour faire le ménage, comme tous les jeudis matins. Les boîtes de cachets jetées par terre. Jenny.

Lola. 35 ans

Pour la dernière fois, je pousse les portes de l’établissement. Je m’assois au bureau. De l’autre côté. Je ne suis plus la praticienne, mais la patiente. Dix longues années. J’ai amassé un énorme paquet d’argent à New Life. Mes mains sont sales. Mon cœur est sec. Mes poches sont pleines. C’est ce que je voulais. J’ai pris soin de déposer l’argent sur le compte de ma mère en lui expliquant que cet argent était pour mon frère. Son enfant. Mon frère, qui a eu un grave accident de voiture. Il y a dix ans, nous rentrions d’une séance de cinéma. Mon frère, ma meilleure amie et moi. J’étais au volant. Il était 23 h. Je l’ai vu au dernier moment. Le sanglier. En plein milieu de la route. J’ai eu un mauvais réflexe qui a coûté la vie de ma meilleure amie et qui a rendu mon frère paraplégique. Je n’ai eu que quelques égratignures. La vie est tellement injuste. J’ai travaillé chez New Life pour rendre la vie de mon frère moins cruelle et maintenant je veux tout oublier. Je veux oublier l’accident. New Life. Jenny, Paul, Nina et tous les autres. Je suis désolée pour mon frère de ne pas avoir trouvé un remède miraculeux afin qu’il retrouve l’usage de ses jambes. Je ne lui offre que mon argent. Je n’ai que ça à offrir. Je suis morte le 6 mars 2043 avec ma meilleure amie et avec une partie de lui. J’ai appris que ceux qui effacent une partie de leurs souvenirs, ne vivaient jamais vraiment. Ils n’avaient qu’une demi-vie. J’accepte ma sentence et je la trouve bien légère par rapport à ce que j’ai fait. Je ferme les yeux. Ma nouvelle vie commence.


L'Antre des Auteurs Ardéchois

Par les 3A - Antre des Auteurs Ardéchois -

Les derniers articles publiés