Forfait Premium - 1er prix du jury

Nouvelle écrite par Clémence ROUEL 1er prix du jury du concours les castagnades de l'imaginaire

L'Antre des Auteurs Ardéchois
8 min ⋅ 25/11/2025

Forfait Premium
Clémence Rouel
1er prix du jury du concours “Les castagnades de l’imaginaire”

— Votre fille est entre la vie et la mort pendant que vous êtes dans la pièce d’à côté. Permettez-moi de douter de votre bonne foi.
Elle mord l’intérieur de sa joue. Elle ne sait plus quoi répondre. Elle est épuisée, désespérée.
— Bon, reprenons depuis le début, propose une nouvelle fois l’inspecteur d’une voix agacée. Vous avez souscrit à cette application il y a deux mois, c’est ça ?
Elle acquiesce d’un faible hochement de tête, la gorge nouée. Son regard est accroché à l’écran de son téléphone posé sur la table, qui s’allume et vibre à chaque nouvelle notification. L’inspecteur assis en face d’elle le regarde à son tour, avant de le pousser légèrement du bout des doigts.
— Et là, c’est l’application qui vous écrit ?
— Oui. C’est à cause du capteur.
— Quel capteur ?
Il fronce les sourcils. Elle soupire. Elle a l’impression de répéter les mêmes mots, la même scène, depuis des heures. Elle lève son poignet gauche et lui montre le bracelet noir.
— Il mesure mon rythme cardiaque et mon taux de cortisol. Les données sont gérées dans l’appli. Quand il enregistre des pics, je reçois une notification.
— Qui vous dit quoi ?
— Généralement, une citation inspirante. Un exercice de méditation.
L’air perplexe de l’enquêteur l’agace soudain, et elle prend une grande inspiration. L’odeur du café froid qui s’échappe de son gobelet lui donne des haut-le-cœur. Elle puise dans ce qu’il lui reste de patience pour rester cordiale.
— Pour faire descendre le stress. Éviter une crise d’angoisse.
— Vous êtes stressée, maintenant ?
La question, le ton provocateur, le sarcasme lui coupent brièvement le souffle.
Elle décide de ne pas répondre.
N’importe qui, à sa place, serait agité. Affolé. Terrifié.
Elle croise les bras. Il faut qu’elle tienne bon. Il finira bien par partir. Comme annoncées, viendront ensuite l’assistante sociale, la psychologue, et enfin son avocate.
Une procession, pas un procès. En théorie.
L’inspecteur soupire à son tour. Il pince son nez d’une main et tapote la surface lisse de la table de l’autre. Les battements de son cœur en couvrent le son.
Quand il relève la tête, son regard est plus dur.
— Alors si je résume votre version jusqu’à présent, votre fille est dans le coma, parce que vous n’avez pas entendu votre téléphone.
Une vibration.
— Je n’ai jamais dit ça. Vous ne comprenez pas.
— Alors, expliquez-moi. Parce que j’ai franchement du mal à suivre.
Elle sent les derniers pans de sa patience s’effriter au profit de la colère.
— Ça fait vingt fois que je vous explique, et vous ne comprenez toujours rien.
Elle crie presque. L’inspecteur croise les bras et recule sur son siège avec un air narquois.
— Vous ne pouvez pas nier les faits. Et si j’étais vous, je me calmerais un peu. N’ajoutez pas un outrage à la négligence.

*

L’assistante sociale entre dans la pièce doucement, un sandwich à la main. Son sourire parait chaleureux, presque amical, mais ses yeux trahissent son professionnalisme.
— Je me suis dit que ça vous ferait du bien.
Un hochement de tête. La femme s’assoit avec précaution et écarte le dossier cartonné que l’inspecteur a laissé sur la table. Dans le sillage de son geste, son parfum lui parvient. Il est rassurant.
— Mangez, je vous en prie. Je ne suis pas venue pour vous interroger. Plutôt pour discuter avec vous.
Bien sûr. Elles se fixent en silence pendant un moment. Les notifications continuent d’affluer, mais les vibrations s’espacent un peu plus entre les bouchées.
— Merci, finit-elle par dire pour rompre le calme.
L’assistante sociale ne se défait pas de son sourire artificiel, et ça la met mal à l’aise. Malgré elle, les larmes lui montent aux yeux.
— Est-ce que vous l’avez vue ? Comment va-t-elle ?
Le regard de la femme s’assombrit un instant.
— Je ne peux pas vous donner ce genre d’informations, j’en suis désolée. Mais on peut parler d’elle, évidemment. C’est quel genre de petite fille ?
Elle déglutit avec difficulté.
— Solaire. Vive. Joyeuse.
Les mots sont autant de coups de poignard.
— Et comment ça se passe à la maison ?
La question est une pierre dans son estomac. Elle respire avec difficulté.
— Est-ce que c’est son père qui…
L’autre l’interrompt d’une main levée entre elles.
— Il n’a rien à voir avec notre entretien, rassurez-vous. Ce sont des questions de routine.
Elle hoche la tête et la boule nerveuse dans sa gorge se desserre juste assez pour que sa voix puisse trembler dans l’espace entre elles.
— Tout se passe bien. J’adore ma fille. Elle est géniale, vraiment.
Elle imagine ses yeux rieurs, son sourire mutin, ses cheveux indomptables. Une main invisible lui serre la poitrine.
— Je ne lui ferais jamais de mal. Il faut me croire. J’ai toujours tout fait pour la protéger.
— C’est pour cette raison que vous avez installé les caméras ?
Elle soutient son regard, mais derrière l’empathie apparente, elle devine le calme calculé. Elle est prise au piège. Une nouvelle vibration.
— Oui. Parce que j’ai toujours peur qu’il lui arrive quelque chose.
— Je comprends. Vous pouvez m’expliquer comment elles fonctionnent ?
— Ce sont des caméras connectées. Elles filment en permanence.
— Même la nuit ?
— Oui. J’ajuste les paramètres dans l’application et je reçois une notification s’il y a un mouvement anormal.
La femme fronce les sourcils, attentive.
— Comment ça, anormal ?
— Si ma fille bouge sur la plage horaire paramétrée, par exemple entre 20 h et 7 h, alors je reçois une notification.
Un silence lourd. Le sourire de l’assistante sociale toujours implacable.
— Elle est sortie de son lit à barreaux, quand même. Les caméras n’ont rien vu ?

*

Elle n’ouvre les yeux que lorsqu’elle entend le bruit de la chaise que l’on tire pour s’installer. Alors elle relève la tête. Et elle se permet enfin de relâcher les larmes qui gonflaient sa poitrine depuis le début de ce cauchemar.
— Vous êtes venue.
La phrase est brève, simple, mais libératrice. La psychologue l’observe avec un sourire triste avant de tendre la main par-dessus la table. Elle la saisit avec précipitation, comme une funambule en train de tomber à qui on propose de l’aide.
— Personne ne veut me donner de ses nouvelles.
— Je n’en sais pas plus que vous pour l’instant. Je suis là pour essayer de comprendre, avec vous.
— Je ne sais pas ce qu’il s’est passé, dit-elle en reniflant. Je l’ai douchée, on a lu une histoire, je l’ai couchée. Elle dormait quand je suis allée me coucher. J’ai vérifié. On m’a dit qu’elle est sortie de sa chambre.
La psychologue la fixe calmement. Sa voix est plus neutre que lors de leurs sessions habituelles, mais elle s’accroche à ce son familier. Même s’il ouvre les plaies, il le fait plus doucement que les autres.
— Combien de fois ?
— Pardon ?
— Vous dites que vous avez vérifié si elle s’était endormie. Combien de fois ?
La question plane un instant avant qu’elle n’ose avouer en baissant les yeux.
— Six ou sept.
Elle fait tourner nerveusement le bracelet autour de son poignet, sans s’en rendre compte.
— Donc, conclut la spécialiste, c’est compliqué en ce moment.
Une constatation douloureusement vraie. Son regard se fait plus doux, presque compréhensif. Encore une aspérité, minuscule certes, mais existante, à laquelle s’accrocher.
— Vous aviez pris des médicaments ?
— Non, se défend-elle en secouant la tête vivement. Pas du tout. Je n’en prends plus depuis un moment.
Ses yeux cherchent à convaincre.
— Il faut me croire, je vous en prie. C’est la vérité.
— Je vous crois, lui assure la femme. Je me demande seulement comment vous tenez le coup. Vous utilisez encore l’application ?
Elle pose la question en regardant le téléphone qui s’agite à nouveau sur la table.
— Oui.
Elle fuit son visage. Fixe un point neutre pour rester debout.
— Et j’avais vraiment l’impression de commencer à aller mieux.

*

Elle sursaute quand il entre en trombe dans la pièce. Il est immédiatement suivi d’une femme en uniforme qui lui intime de se calmer.
— Je veux juste lui parler, se défend-il en criant presque. C’est mon ex-femme.
— Monsieur, je comprends, mais cela va à l’encontre de la procédure.
— C’est de ma fille aussi dont il s’agit.
Sans attendre d’approbation, il se précipite vers la table et y pose ses deux mains à plat, avec une violence qui la surprend. Même dans ces circonstances.
Sa posture est nerveuse et agitée, son regard suinte le dégoût.
— Qu’est-ce que t’as foutu, bordel ?
Elle n’ose pas le regarder directement. Sa voix se brise quand elle tente de se justifier.
— Je ne sais pas. On ne m’a pas expliqué. Est-ce qu’elle…
— Non. Elle ne va pas bien.
Sa voix à lui se brise à son tour et il détourne rageusement les yeux.
— Ils ne savent pas si elle va se réveiller.
Sa mâchoire est serrée et ses sourcils froncés.
— Comment tu as pu laisser ça arriver ? Toi ?
Elle ne trouve rien à dire. Même pas pour se défendre. Parce qu’il a raison.
— Tu es toujours sur son dos. Tu la fais manger avec des couverts en plastique. Elle n’a pas le droit de faire de la balançoire et tu ne la laisses pas se baigner ou s’éloigner à plus de cinq mètres de toi parce que tu paniques. Tu m’as pourri quand je lui ai offert un vélo à Noël. Tu ne la laisses même pas dormir chez moi.
Un rire sec et sans joie.
Elle encaisse chaque vérité, la tête basse, les yeux fermés. Ses paumes sont moites. Elle sent une goutte de sueur glisser le long de sa tempe. Son téléphone tressaille.
— Et toi, tu dormais. T’as rien entendu ?
Non, évidemment qu’elle ne l’a pas entendue. Quel genre de mère ne porterait pas secours à son enfant en danger ?
— T’as rien à dire ? Vraiment ?
Il tape des poings sur la table. Un électrochoc.
— Que veux-tu que je dise ? répond-elle en tremblant. Que je regrette ? Que je n’ai jamais voulu ça ? Que je me déteste ?
Elle se lève, en proie à une colère neuve et ravageuse.
— Qu’est-ce que tu veux que je dise, merde ?
Il s’approche d’elle, le regard brûlant. L’enquêtrice fait un pas dans la pièce.
— Que c’est ta faute. Que tu devais la protéger, et que tu ne l’as pas fait.
Une vibration.
— Que tout ça, c’est à cause de toi.
Il pointe un doigt accusateur vers son visage.
— Tu ne te détesteras jamais autant que je te déteste, moi.
— Monsieur, sortez. S’il vous plait.
Elle remarque de la compassion dans l’attitude de la policière quand elle s’adresse à lui. Mais quand elle pose les yeux sur elle avant de sortir, le mépris qu’elle y voit la cloue sur place.

*

Le bruit sec des talons de l’avocate lui vrille les tympans. Elle ouvre un nouveau dossier et se lance, après lui avoir jeté un regard par-dessus ses lunettes.
— J’ai eu le temps de consulter votre compte-rendu d’audition, et je viens de m’entretenir avec l’inspecteur. Commençons par les faits, si vous le voulez bien.
Un hochement de tête.
— L’accident s’est produit dans la nuit de lundi à mardi. Vous avez été réveillée par l’intervention des secours dans votre domicile. C’est exact ?
— Oui.
— Bien. D’après les recherches effectuées, les caméras ont bien détecté un mouvement dans la chambre de votre fille à 3 h 24. Conformément à vos paramètres, l’application de sécurité domestique a envoyé trois notifications distinctes. 3 h 24, 3 h 25 et 3 h 26.
Elle secoue vivement la tête.
— Vous contredisez cette information ?
— Absolument. Je n’ai pas eu de notifications, sinon je me serais réveillée.
— Laissez-moi terminer, s’il vous plait.
L’avocate réajuste ses lunettes avant de continuer.
— Sans réponse de votre part, et toujours conformément à vos réglages, le système a basculé sur le numéro d’urgence. Les secours ont cherché à vous joindre.
Son téléphone clignote.
— Huit appels manqués. Entre 3 h 29 et 3 h 41.
— Je n’ai pas eu ces appels, murmure-t-elle en serrant les poings.
— Pourtant, ils apparaissent dans le journal d’appels de votre portable.
Elle respire mal à présent. Ses jambes s’agitent en silence sous la table.
— C’est n’importe quoi.
— Non, ce n’est pas n’importe quoi. Vous devez me laisser finir.
Elle baisse les yeux, se murant dans le silence.
— D’après ce rapport, les notifications ont bien été émises, et les appels ont bien été passés par les secours. Cependant, il n’y en a aucune trace dans votre centre de notifications.
Elle ne comprend pas. L’avocate la regarde longuement, le regard fatigué. Elle n’a soudain plus du tout envie qu’elle parle.
— Vous utilisez une application pour gérer l’anxiété, le stress, peu importe, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Depuis longtemps ?
— Un peu plus de deux mois.
— Vous pouvez m’expliquer comment elle fonctionne ?
Elle soupire doucement.
— C’est un abonnement mensuel. L’application analyse mes constantes et agit en fonction. Je l’utilise pour éviter les crises d’angoisse.
— Et concrètement, qu’est-ce qu’elle fait, quand elle vous « sent » angoissée ?
Elle réfléchit un instant.
— Elle envoie des messages. Des notifications, des conseils, surtout. Parfois des mails, aussi.
— Saviez-vous qu’il s’agit d’une intelligence artificielle ?
Elle secoue la tête, surprise.
— Non.
— Vous n’avez pas lu les conditions générales d’utilisation en vous abonnant ?
Elle a honte. De ne pas savoir, mais surtout d’admettre la vérité. Elle répond négativement d’un signe de tête. L’avocate soupire. Elle ouvre à nouveau le dossier, feuillette entre les pages et lui en tend une. Deux paragraphes sont mis en évidence, à son attention. Elle lit en silence.
Article 3 : « Dans un souci de performance, l’application se réserve le droit de traiter les données recueillies pour établir un profil comportemental personnalisé de son utilisateur afin de prévenir de manière plus efficiente les situations anxiogènes. »
Article 7 : « Dans un souci d’efficacité, l’utilisateur accepte que l’application désactive les notifications évaluées comme anxiogènes par son système pour garantir sa sérénité. »
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
La panique fait trembler sa voix.
— Ça veut dire que votre application de régulation émotionnelle a fonctionné comme elle le devait. Elle a dressé votre profil.
Elle ne saisit pas ce qu’il y a de grave.
— En analysant vos données, l’algorithme a identifié votre fille comme principale source de stress.
Son cœur rate un battement.
— Et elle a bloqué les notifications anxiogènes. Celles des caméras. Puis celles des appels des secours.
Le monde se délite autour d’elle. Son téléphone s’agite. Celui de l’avocate sonne presque en écho. Cette dernière répond. Un regard de biais, un soupir. Elle raccroche.
— J’ai une très mauvaise nouvelle à vous annoncer. On a de nouvelles informations du parquet. La qualification des faits a évolué.
Puis un silence. Le pire de tous.
— Nous allons devoir nous préparer à une instruction pour homicide involontaire. Je suis désolée.
Une vibration. Longue. Interminable.
L’écran de son téléphone s’illumine.

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