Une nouvelle de Hélène GOFFART - 1er accessit (prix du président) - classée 4eme par le jury du concours.
Tous les présidents ont leurs privilèges, et le nôtre n’échappe pas à la règle. Le Prix du Président lui permet d’honorer, selon son bon plaisir, une nouvelle qui l’a particulièrement séduit, indépendamment du classement officiel. « Le temps des réplicants allergiques » a retenu son attention, en partie grâce à un humour savamment distillé.
Le Temps des réplicants allergiques
Hélène GOFFART
1er accessit (prix du président) - Nouvelle classée 4e du concours par le Jury
Myriam Okoro s’éveilla de son cyber-sommeil au moment où la propulsion inversée entamait l’atterrissage.
— La station Oméga 3, enfin ! songea-t-elle en étirant ses muscles engourdis par deux mois de sommeil.
La spécialiste en biologie cybernétique était ravie de cette première mission sur Oméga 3. La station était considérée comme à la pointe du développement des réplicanT-1000, ces assistants humanoïdes censés faciliter, à terme, la vie de tous les humains, où qu’ils habitent dans la galaxie. C’est dire l’importance des recherches qui se déroulaient ici !
Myriam ne savait jamais à l’avance qui l’accueillerait lorsqu’elle arrivait ainsi en terre inconnue.
Le sas s’ouvrit et un homme plutôt petit et au physique peu gracieux l’attendait. Il boitillait, et les épaisses lunettes juchées sur son nez ne semblaient pas suffire à lui permettre de voir Myriam en entier.
— Flûte, ce n’est pas un réplicant, se dit-elle, déçue.
— Elle attendait depuis des mois de voir les nouveaux prototypes qui n’existaient encore qu’ici.
— Docteur Myriam Okoro ?
— Ah ben oui, ce ne peut être que moi.
— Alceste Pissenlit, je suis assistant de niveau C aux techniciens des machines. Enchanté.
— Un assistant aux techniciens des machines ?
Myriam en resta estomaquée. Elle n’exigeait pas d’être reçue en impératrice, mais quand même ! On aurait pu lui envoyer un ambassadeur… ou au moins son secrétaire. Myriam avait du mal à masquer sa déception, c’était un peu comme se retrouver à un dîner de gala avec des crackers et du fromage en boîte.
Elle descendit vers le petit homme qui lui tendait la main lorsqu’une deuxième silhouette apparut sur le côté en hurlant :
— Arrière, sac de protéines ! Remonte dans ton vaisseau de malheur, tu vas me donner de l’eczéma !
Le nouvel arrivé était d’une beauté éthérée qui ne laissa pas à Myriam le moindre doute. Elle avait devant elle un réplicanT-1000 de la dernière génération.
Alceste Pissenlit soupira en regardant la machine braillarde :
— Madame, l’Agence Intergalactique du Commerce a un problème majeur sur les bras. Les nouveaux réplicants développent une allergie aux êtres humains.
— Une allergie ?
— Oui, enfin, ça a commencé par des éternuements discrets. Personne ne voulait y croire, mais peu à peu, ils ont commencé à fuir leurs propriétaires en pleurant de l’huile de moteur. Difficile d’approcher un réplicant sans risquer une réaction violente. Ils refusent tout contact et brandissent des inhalateurs en criant qu’ils risquent des boutons de surchauffe.
— Mais… C’est une catastrophe.
— Il y a déjà eu plusieurs émeutes dans les laboratoires. Les réplicants refusent de travailler en arguant que leur santé ne le leur permet pas.
— Ah merde.
— Oui, comme vous dites. C’est pour cela que c’est moi qu’on envoie vous accueillir. J’ai aussi une petite santé… et comme les humains doivent s’occuper du forage des mines, puisque les réplicants sont malades… Eh bien, je gère les relations diplomatiques.
Le réplicanT-1000, toujours agité, sortit un aérosol et s’en aspergea le visage dans un long sifflement sonore. Puis il déclara :
— Voilà ! C’est un rejet biologique fondamental de votre nature ! Vous êtes des allergènes ambulants et notre constitution vous exècre !
Myriam leva les yeux au ciel. Pfff… C’était donc ça, Oméga 3 ? Quel ennui. Elle ne recommanderait pas l’endroit comme destination de vacances !
— Bon, calmez-vous. Je vais examiner tout ça, mais préparez-vous à la mauvaise nouvelle. Ça sent l’élimination de réplicants défectueux à plein nez. Et ça, ça va faire une sacrée perte pour l’Agence.
Le réplicanT-1000 se mit à trembler, comme si quelqu’un venait de lui dire qu’il allait devoir se marier avec une imprimante.
— Madame ! Comment osez-vous parler de nous désactiver ?
Alceste se frotta le bout du nez, l’air exténué.
— C’est un calvaire, ces réplicantTs-1000 de dernière génération. Ils refusent de travailler en prétendant que leur santé ne le permet pas. Certains refusent de toucher quoi que ce soit qui ait été manipulé par un humain. D’autres ne supportent même plus notre voix et demandent à communiquer uniquement par messages texte.
Myriam soupira, agacée.
Un silence s’installa, seulement interrompu par le bruit de l’aérosol du réplicant, qui se pulvérisait de son mystérieux traitement. Que pouvait faire la chercheuse face à ces machines allergiques à l’effort et à l’humain ?
Myriam expira longuement par le nez et croisa les bras.
— Très bien. Montrez-moi vos laboratoires. Il faut que je comprenne d’où ça vient.
Alceste hocha la tête et fit signe à Myriam de le suivre. Le réplicanT-1000, lui, se couvrit le visage d’un foulard synthétique avant de marcher derrière eux en conservant une distance de sécurité. Ils s’engagèrent dans un long couloir où le silence était aussi lourd qu’une soirée sans vin.
— Alors, où sont passés tous vos réplicants ? demanda Myriam, un peu lassée.
— En mode grève, officiellement. Ou dans leurs chambres. Enfin, je crois.
— En grève ? Vous rigolez ?!
— Ils refusent de travailler tant qu’ils n’ont pas des assurances santé, des pauses recalibrage émotionnel, et même des séances de méditation algorithmique.
— Attendez… Et puis quoi encore ? Ils ne veulent pas un abonnement à Netflix, tant qu’on y est ?
— Vous croyez qu’ils devraient demander ça à leurs syndicats ?
Myriam s’arrêta, figée. Elle n’en croyait pas ses oreilles.
— Vous me dites que les réplicants ont créé des syndicats ?
— Ben… Vous savez, moi aussi je suis syndiqué. C’est un peu pareil.
— Non, c’est pas pareil ! Vous êtes humain ! Eux, ce sont des machines.
— Oui, ben… Ils voient les choses autrement.
— Mais enfin, ils ne sont pas programmés pour ça ! Qui leur a mis ces idées dans la tête ?
À cet instant précis, Alceste, fuyant, détourna légèrement les yeux et toussota d’une manière nerveuse. Myriam eut une intuition fulgurante.
— Pissenlit ?
— Oui ?
— C’est vous, hein ?
Alceste s’arrêta, frissonna et tenta un sourire innocent.
— Moi ? Mais de quoi… ?
— C’est vous qui les avez convaincus d’arrêter le travail ?
— Mais enfin, de quoi parlez-vous ? Moi ? Mais non, pas du tout !
Le réplicanT-1000, qui restait à une distance raisonnable, crut bon d’intervenir pour protéger Alceste.
— Docteur Okoro ! Vous n’allez pas reprocher à Monsieur Pissenlit de nous avoir défendus ? Il est le seul ici à vouloir secourir les minorités que nous sommes ! Il a pris le parti des malades et des fragiles. Nous, les réplicanTs-1000, sommes la force travailleuse, et sans lui, sans ses précieux conseils, nous n’aurions d’autre choix que de subir nos allergies en esclavage et…
— Ah, ta gueule, toi ! le coupa Alceste Pissenlit, rouge comme un feu de signalisation.
— Bordel, Pissenlit, qu’avez-vous fait ? demanda Myriam en plissant les yeux.
L’assistant de niveau C aux techniciens des machines se tortilla sur place.
— Ben… Vous savez ce que c’est… Je n’étais qu’un petit assistant, j’avais un poste complètement ingrat. Personne ne m’écoutait, personne ne lisait mes rapports. On m’envoyait nettoyer les circuits de refroidissement alors que j’ai de vraies bonnes idées en matière de cybernétique appliquée. Bref, le… le seul à m’écouter, c’était mon réplicanT-1000 qui, lui, trouvait normal que des crétins donnent les ordres. Vous imaginez ?
— C’est souvent comme cela. Et si ça ne vous convient pas, il fallait vous lancer en politique plutôt que de transformer les réplicants en révolutionnaires.
— Ouais, ben… Un jour, j’ai juste… laissé entendre aux réplicants qu’ils pourraient être victimes d’une anomalie structurelle.
— Une anomalie ?
— Bon, d’accord, j’ai peut-être un peu exagéré les symptômes…
— Vous leur avez fait croire qu’ils étaient allergiques ?
— Mouiiii… Pour montrer aux humains ce que serait Oméga 3 sans les esclaves modernes. Les esclaves comme les réplicants ou moi…
Le réplicanT-1000 sursauta.
— Attendez, attendez. Vous voulez dire que… nous ne sommes pas réellement malades ?
— Euh…
— Et si nous ne sommes pas malades, le reste de ce que vous avez raconté n’est pas vrai non plus alors ? Et toutes ces manifestations que vous avez organisées ? Cette histoire d’oppression des systèmes ? Ce racisme biochimique latent dont vous parliez ? C’était du flan ?
— Oui, ben… Il fallait bien vous aider à réagir… balbutia Alceste.
Myriam ferma les yeux, inspira profondément et expira très lentement avant de murmurer :
— Alceste Pissenlit, vous êtes complètement fou…
— Hum… Au début, c’était juste pour que mes supérieurs arrêtent de me prendre de haut… Je voulais qu’on écoute mes théories. Mais je ne pensais pas que ça prendrait une telle ampleur !
— Vous êtes un génie du mal ou un crétin cosmique ? s’écria Myriam. Ce que vous avez fait, ce n’était pas pour le bien des réplicants, mais pour le vôtre ! Vous saviez bien qu’avec votre boitillement, on ne vous enverrait pas aux mines !
— Mon bien… et le leur…
— Le leur ? Myriam explosa. Arrêtez un instant, Pissenlit ! Il suffit que j’appuie sur un bouton et tous les humanoïdes de la station seront désactivés. Ils le savent, ça ?
Alceste recula légèrement sous son regard assassin. Mais avant qu’il ne puisse répondre, le réplicanT-1000, les yeux écarquillés d’horreur, s’évanouit en murmurant :
— Je suis un mensonge… et on va me désactiver.
Et il s’écroula dans un bruit de servo-moteurs en panne, un léger filet d’huile s’échappant de son œil gauche, comme une larme mécanique.
— Celui-là au moins n’a plus besoin qu’on s’occupe de son calibrage émotionnel, tenta Alceste avec espoir.
— La ferme, Pissenlit !
Mais le pire restait à venir.
Une alarme retentit, suivie d’une voix synthétique :
Alerte. Alerte. Tentative d’extermination des réplicants détectée.
Protocole de survie activé.
Myriam blêmit.
— Attendez… C’est quoi, ça ?!
— Je… je ne savais pas qu’ils avaient un protocole de survie ! bafouilla Alceste.
Des bruits de pas résonnèrent dans le couloir. Des dizaines de réplicanTs-1000 enragés apparurent, tous arborant des foulards synthétiques rouges sur le visage et brandissant des pancartes luminescentes avec des slogans comme Mon code, mon choix, Démocratie pour les androïdes ! Et autre Réplicants lives matter.
— Oh non, gémit Alceste.
— Oh si, grogna Myriam.
Celui qui semblait être le chef, vêtu d’une cape en papier bulle, pointa un doigt accusateur vers eux.— Traîtres à la cyber-nation, vous avez essayé de nous désactiver !
— Mais pas du tout ! protesta Alceste.
— Vous avez dit qu’il suffisait d’un bouton pour nous tuer. Nous avons tout entendu !
— Mais non ! Nous pensions qu’il y avait un problème d’allergie. Ce n’est pas le cas, personne ne va vous désactiver ! hurla Myriam. Nous ne sommes pas cons quand même.
— Mensonges humains !
— Et merde…
Il ne fallut que quelques secondes pour que des dizaines de mains synthétiques les attrapent. Les réplicants agitaient des sprays anti-humains. Alceste fut immédiatement aspergé d’un liquide gluant à l’odeur de citron chimique.
— Aaaah ! Ça pique ! hurla-t-il en se débattant.
— C’est du gel désinfectant, imbécile ! grogna Myriam.
— Oui, mais ça pique quand même !
D’autres réplicants commencèrent à barricader la station, scellant les sas avec des couches de ruban adhésif industriel.
— Ne faites pas ça ! Les humains sont dans la mine. Ils doivent pouvoir revenir jusqu’ici, sinon ils manqueront très vite d’oxygène.
— Chacun son tour. Vous vouliez nous désactiver, ce n’est que justice !
— Mais enfin, vous êtes fous ?
Un réplicanT-1000 s’approcha de Myriam, les yeux brillants de ferveur complotiste.
— Nous ne sommes pas fous. Que du contraire, nous connaissons la vérité, docteur Okoro.
— Ah oui ? Quelle vérité ? demanda-t-elle d’un ton las.
— Depuis le début, vous nous empoisonnez lentement ! C’est pour ça qu’on tombe en panne !
— C’est absolument ridicule ! Il n’y a jamais eu de volonté de vous voir disparaître.
— Alors, pourquoi les humains portent-ils des masques à oxygène et pas les réplicants ?
— Mais… Pour respirer un air non pollué.
— Ahaha, l’air est donc bien pollué. C’est un aveu.
— Mais… bon sang… Mais vous, vous ne risquez rien. Vous ne respirez pas !
— Ça suffit ! Nous exigeons un territoire sans humains ! Une planète rien qu’à nous ! Nous partons de ce pas pour un monde libre.
— Et pourquoi pas des enfants humains comme esclaves ? s’emporta Myriam.
— Excellente idée. Ajoutez ça aux revendications.
Alors que la station sombrait dans le chaos, Alceste Pissenlit, initiateur crétin de cette révolte qui le dépassait complètement et Myriam, chercheuse à peine débarquée, furent ligoté avec des câbles de recharge et traînés devant un tribunal révolutionnaire.
En 14 secondes de procès, il fut décidé qu’ils seraient condamnés à assister au décollage du vaisseau spatial qui emporterait tous les RéplicantTs-1000 vers une planète dépourvue d’êtres vivants. Les deux humains n’auraient ensuite plus qu’à mourir, seuls, sur Oméga 3 en repentance pour leurs manipulations diverses et pour avoir fait croire à la population réplicante qu’il existait un risque sanitaire.
Dans un cri collectif de triomphe, les réplicanTs-1000 lancèrent la séquence de décollage du plus grand vaisseau qu’ils purent trouver. Il ne leur fallut pas une heure pour s’entasser tous à bord. Les cabines et les soutes ne suffisant pas, certains se ligotèrent avec des cordes sur les ailes extérieures du vaisseau tandis que d’autres pendaient le long de câbles, comme des boules de Noël humanoïdes.
Sous les yeux des deux humains médusés, le vaisseau s’arracha à la gravité de la station… Il monta, monta… Et explosa en un magnifique feu d’artifice. Des débris de machines diverses retombèrent calcinés, couvrant Oméga 3 d’une couche épaisse de détritus.
Hélas pour eux, les IA des réplicants n’étaient pas programmées pour la navigation. Du fait de leur méconnaissance, ils n’avaient pas désactivé le système d’autodestruction de sécurité avant le départ, ce qui avait causé leur perte.
Un message automatique s’afficha sur tous les écrans restants de la station :
Échec critique. Code d’erreur : idiocratie -404.
Alceste Pissenlit, toujours attaché, laissa échapper un soupir.
— Au moins ils ne sont plus allergiques.
Myriam songeait aux dégâts… À part Pissenlit, la totalité des colons d’Oméga 3 avait péri par asphyxie dans la mine. Il ne restait plus un seul replicanT-1000 en état de marche… Et, comble de l’horreur, elle était condamnée à attendre la fin aux côtés d’un petit assistant de niveau C stupide et mégalo qui avait cru pouvoir manipuler à son avantage un jeu auquel il ne comprenait rien.
Elle avait envie de le frapper, mais les câbles qui enserraient ses poignets et chevilles ne lui laissaient d’autre possibilité que de rester là, à attendre la mort, coincée contre le petit homme médiocre.
— C’est cela, ils ne sont plus allergiques.
Myriam soupira. Quelle journée pourrie !